Le 11 novembre 1918, la fin de la Première Guerre mondiale

L’Armistice fut signé le 11 novembre 1918. Mais que s’est-il exactement passé, dans le plus grand secret, en forêt de Compiègne?

Source : letemps.ch

 

Le 10 novembre 1918, le Journal de Genève, sous la plume de son correspondant à Paris et sous le titre «Vers le dénouement», annonce que «les événements se succèdent avec une rapidité extraordinaire». «Il y a de quoi donner le vertige et les meilleures têtes en sont comme un peu étourdies. Il ne reste plus qu’à attendre la capitulation de l’Allemagne. Cet écroulement final ne saurait plus être très éloigné.»

F.Bruckmann/Grosser Bilderatlas des Weltkrieges/Fr.Wikipedia.org

En quelques semaines se sont succédé «les notes, indices d’un dialogue» entre le chancelier allemand, Georg Graf von Hertling (1843-1919) – étroitement «surveillé par les chefs de l’armée» – et le président américain, qui dicte son point de vue: l’Empire allemand doit plier. Selon Woodrow Wilson (1856-1924), les carottes sont cuites. Depuis le mois d’août, les forces allemandes reculent sur l’ensemble du front franco-belge, avec de lourdes pertes. Et en septembre, l’état-major allemand fait savoir à l’empereur Guillaume II (1859-1941) que la guerre est perdue. Mais ni lui ni les chefs militaires ne veulent assumer la responsabilité de la défaite.

La carte du recul des forces allemandes publiée à la une du «Journal de Genève» du 13 novembre 1918LeTempsArchives.ch
Harris & Ewing/Fr.Wikipedia.org

De ce «climat forcené d’une guerre jusqu’alors hégémonique à l’européenne», le président Wilson ne veut plus. Comme l’écrit le professeur de droit vaudois Jean-Pierre Aguet en 1968, il le transforme «en une sorte de croisade pour la démocratie au nom du droit et des principes des nationalités». Au point qu’«en se considérant désormais comme incapables de vaincre», les chefs de guerre allemands vont accepter de déposer les armes. «Les voies de la Providence sont impénétrables. Elle a voulu que seul parmi tant d’Européens un Américain comprît profondément la situation.»

On apprendra plus tard que c’était bien le gouvernement allemand qui s’était adressé à la Maison-Blanche, en la «priant de provoquer l’avènement de la paix», ce «par le truchement de la représentation nord-américaine à Berne». Car il savait que Wilson avait des «principes», qu’il cherchait «une solution équitable de toutes les questions en contestation et une réconciliation durable entre tous les peuples» et qu’il «ne voulait pas conduire la guerre contre le peuple allemand et faire obstacle à son libre développement».

Alexander Binder/Fr.Wikipedia.org

Mais pour l’heure, sur le front, «ce n’est pas tant les nerfs qui cèdent» chez le général en chef Erich Ludendorff (1865-1937) «que les illusions qui s’effacent», ajoute l’historien Jean-Claude Favez. En octobre, le jour où le forcement de ses dernières positions lui avait «prouvé qu’il n’était plus maître de la situation, et que ses troupes allaient être acculées à une retraite désastreuse, il a lui-même suggéré au gouvernement impérial» de solliciter l’armistice: «Il a vu la bataille perdue, il s’est soumis» à la «capitulation en rase campagne» à laquelle nous allons assister.

Diethart Kerbs/Bundesarchiv/Fr.Wikipedia.org

Dix ans après, en 1928, la Gazette de Lausanne raconte que le 5 novembre, «Wilson estimant que les conditions qu’il avait posées à l’Allemagne étaient suffisamment remplies, fit télégraphier à Berlin» une note déclarant que «les gouvernements alliés étaient disposés à conclure la paix». Aussitôt, une délégation allemande emmenée par le ministre Matthias Erzberger (1875-1921) se met en route, avec des drapeaux blancs flottant sur ses voitures.

La délégation allemande, Matthias Erzberger, le comte Alfred von Oberndorff et le général Detlof von Winterfeldt (à gauche), en train de parler avec le chef d’état-major du maréchal Foch, Maxime Weygand (de face), juste avant le départ du train de…AP/Keystone

Le chemin est plutôt cahoteux, Erzberger en perd même son lorgnon: «Les Allemands, dans leur retraite, avaient abattu des arbres sur les routes et les carrefours pour ralentir l’avance française et placé des mines à retardement.» Tout ce petit monde «franchit le 7 au soir les lignes françaises» et, de la gare de Tergnier, un train, dont «un des wagons n’est autre que le salon ferroviaire de Napoléon III», l’amène au château de Rethondes, près de Compiègne, pour qu’il y passe la nuit.

«Journal de Genève» du 11 novembre 1928. LeTempsArchives.ch

C’est là, dans l’Oise, sur un ancien épi de tir désaffecté, qu’un autre train, celui du maréchal français Ferdinand Foch(1851-1929), commandant en chef des armées alliées, attend les plénipotentiaires allemands, pour un premier entretien. «Cette rencontre, Foch l’attend depuis des mois, avec autant d’impatience que le dernier de ses hommes.» La clairière abrite deux petites voies ferrées parallèles, où ont été acheminés les deux trains, en toute discrétion et à l’abri de tout regard de la presse:

«Journal de Genève» du 11 novembre 1928.LeTempsArchives.ch

Le maréchal, «après avoir examiné les pouvoirs des délégués allemands», leur demande:

Qu’est-ce qui amène ces messieurs? Que désirez-vous de moi?

Une petite discussion s’engage. «Les Allemands demandent quelles sont les propositions des Alliés. Le maréchal Foch répond qu’il n’a pas de propositions à faire.» Puis, se ravisant, il se dit «autorisé» à ne les formuler que si la partie adverse demande le dépôt des armes, écrira-t-il plus tard dans le tome II de ses Mémoires:

Demandez-vous l’armistice? Si vous le demandez, je puis vous faire connaître les conditions dans lesquelles il pourra être obtenu.

«M. Erzberger et le comte Alfred von Oberndorff (ci-dessous) déclarent qu’ils demandent l’armistice.

»Le maréchal Foch déclare alors qu’il va être donné lecture des conditions de l’armistice…»

Bundesarchiv/Fr.Wikipedia.org

Un texte (manuscrit original à découvrir sur le site de la Défense française) est distribué aux parlementaires allemands, avec un délai de trois jours pour réfléchir. Ils n’ont aucune marge de négociation, d’autant que pendant ce temps-là, après avoir envisagé de prendre lui-même le commandement de l’armée, Guillaume II est contraint à l’abdication par ses généraux. Il part en exil aux Pays-Bas le 9 novembre, en pleine explosion du IIe Reich. «Sans effusion de sang et grâce à la décision des troupes qui se sont jointes aux révolutionnaires, les Conseils des ouvriers et soldats ont pris partout le pouvoir.»

Un «gros» titre du «Journal de Genève», dans son édition du 10 novembre 1918.LeTempsArchives.ch

Le 26 juillet 1914, c’est cet empereur qui s’était résolu à provoquer le conflit, à peine un mois après l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc François-Ferdinand de Habsbourg, héritier de l’Autriche-Hongrie. Un peu plus de quatre ans après, «l’empire que Bismarck avait fondé dans le sang s’effondre dans la honte». La politique de Guillaume de Hohenzollern-Sigmaringen, qui fuit maintenant «la boue et l’incendie», a «conduit l’Allemagne à la ruine». Très dures, les conditions dictées par les Alliés vainqueurs «anéantissent sa puissance militaire».

Mais retournons en forêt de Compiègne, dans le wagon-restaurant du convoi français. Un chemin en caillebotis est installé entre les deux trains pour permettre les déplacements des hommes. On est le 11 novembre, il est 2h15 du matin. Le texte de la convention d’armistice est sur la table de Ferdinand Foch.


Le casting du wagon de Rethondes

L’armistice doit maintenant être conclu.

Côté Alliés, il y a donc Foch, maréchal de France, de Grande-Bretagne et de Pologne, commandant en chef sur le front de l’Ouest; l’amiral britannique Rosslyn Wemyss (1864-1933); le contre-amiral adjoint du First Sea Lord George Hope (1869-1959); et le chef d’état-major de Foch, Maxime Weygand (1867-1965).

Côté Allemands, le chef de la délégation Matthias Erzberger; le comte Alfred von Oberndorff (1870-1963) pour le Ministère des affaires étrangères de Berlin: et deux militaires: le général Detlof von Winterfeldt (1867-1940) et le capitaine de vaisseau Ernst Vanselow (1909-?).

Sont aussi présents: les secrétaires permanents du maréchal Foch, Henri Deledicq (1897-1985) et Emile Grandchamp.


La convention stipule – entre autres – la cessation des hostilités sur terre et dans les airs; l’évacuation immédiate des pays envahis, Belgique, France et Luxembourg, ainsi que l’Alsace-Lorraine, raflée par l’Empire pendant la guerre de 1870; le rapatriement de tous les otages et prisonniers de guerre détenus en Allemagne; et l’abandon du matériel allemand sur place, avec droit de réquisition.

La discussion se poursuit martialement, jusqu’à 5h12, article par article. Dans ses Mémoires, Matthias Erzberger raconte que «sur proposition du maréchal Foch, on décida que l’on s’était arrêté à 5h, de façon à ce que l’armistice puisse entrer en vigueur six heures plus tard, soit à 11h du matin, heure française.

William Orpen/Fr.Wikipedia.org

»Les négociations furent interrompues, écrit-il, et j’informai la direction suprême de l’armée allemande par radio. […] La signature commença à 5h20. Deux exemplaires furent signés. Le maréchal Foch et l’amiral Wymess [sic] signèrent d’abord, puis les plénipotentiaires allemands. Nos deux courageux officiers, le général von Wynterfeldt [sic] et le capitaine Vanselow, avaient les larmes aux yeux quand ils posèrent leur griffe sous un texte qui constituait une sévère contrainte.

»J’ajoutai encore une déclaration, assurant que nous nous efforcerions sincèrement d’exécuter les conditions imposées; […] et j’ajoutai que de nombreuses obligations étaient inexécutables. La déclaration s’achevait par ces mots: «Un peuple de 70 millions d’hommes souffre, mais ne meurt pas», ce que le maréchal Foch souligna d’un «très bien».»

Photographie prise après la signature de l’Armistice, à la sortie du wagon, avec tous les protagonistes.Photo12/UIG/Getty Images

A 11 heures comme prévu, le caporal-clairon Pierre Sellier sonne «le cessez-le-feu, répercuté sur toute la ligne des armées. Bien des clairons ne se souvenaient plus de cette sonnerie.» Symboliquement, on en était «à la onzième heure du onzième jour du onzième mois». De la mer du Nord à Verdun, cuivres alliés et allemands relaient la sonnerie tant attendue. Peu à peu, les soldats, encore abasourdis, sortent des tranchées:

Le 11 novembre 1918 (lieu inconnu).AP/Keystone
Fr.Wikipedia.org

Quelques heures auparavant avait été prise la photo ci-dessus, fameuse, qui montre les protagonistes sur les marchepieds du wagon de Rethondes, «au moment où le commandement suprême allié s’apprête à partir pour Paris», écrivait Jean-Pierre Aguet en 1968, pour «confier aux civils le document d’armistice dûment signé».

Dans la capitale française quelques heures plus tard, des centaines de passants acclament Georges Clemenceau, le ministre de la Guerre, qui remonte à pied le boulevard Saint-Germain pour recevoir à la Chambre l’hommage des députés. Une imagerie qu’à l’occasion du cinquantenaire de l’événement, on a dite «comme oblitérée par l’imagerie contraire de l’armistice de Rethondes de juin 1940», lieu symbolique choisi par Hitler pour entériner le régime collaborationniste du maréchal Pétain. Vengeance historique.